SCARA : quand le numérique sert l’agriculture durable
Créée en 1922, la SCARA (Société Coopérative Agricole de la Région d’Arcis-sur-Aube) est une coopérative agricole qui collecte des céréales tracées et différenciées, tout en approvisionnant ses 618 adhérents en semences, engrais, produits de protection des plantes et services. Avec 60 000 hectares cultivés, 13 silos et une capacité de stockage de 300 000 tonnes, la coopérative se positionne comme un acteur clé de l’agriculture dans le Grand Est. Son chiffre d’affaires s’élevait à 100,4 millions d’euros en 2024, avec des débouchés majoritairement tournés vers l’alimentation humaine (80%) : blé de meunerie pour les biscuitiers (LU, Jacquet, Brossard), produits baby-food, filières brasserie (bières spéciales), filières CRC (Culture Raisonnée Contrôlée) et Label Rouge, orge pour malterie, colza pour le biodiesel et la restauration rapide. La coopérative développe aussi une filière bio (blé, orge, avoine) et injecte du biométhane dans le réseau GRT Gaz, équivalent à la consommation de 12 000 foyers.
Mais aujourd’hui, c’est une autre révolution que la SCARA est en train de mener : celle de la fertilisation intelligente, numérique et durable. Face à des enjeux environnementaux majeurs et à la complexité croissante de la gestion de l’azote, la coopérative a fait le pari de l’innovation agronomique au service de l’impact. Une démarche numérique complète, ambitieuse, mais pragmatique, qui replace la donnée au centre de la décision.
Une fertilisation pilotée par la sève
L’enjeu est de taille. Si l’azote est vital pour la croissance des plantes, il est aussi l’un des principaux contributeurs à la pollution des sols, de l’eau et de l’air. Dans un contexte où chaque unité d’intrant compte, la SCARA a cherché une solution de pilotage à la hauteur des défis actuels. C’est ainsi qu’est née une approche innovante : l’analyse de la sève xylémienne, véritable miroir du métabolisme des plantes, utilisée comme outil d’aide à la décision.
Ce projet numérique repose sur une idée forte : utiliser la sève comme indicateur vivant pour adapter les apports en azote, phosphore et oligoéléments de manière fine et dynamique, à différents stades de développement des cultures. Cette démarche, fruit de cinq années de travaux, a mobilisé une ingénieure data scientist, un développeur interne, une thèse CIFRE avec l’INRAe, et un partenariat étroit avec le laboratoire Eurofins Galys.
Concrètement, les données recueillies au champ sont numérisées, croisées, analysées, puis interprétées grâce à un algorithme d’aide à la décision développé en interne. L’objectif est double et indissociable :
- réduire les émissions de gaz à effet de serre en optimisant la fertilisation, en passant de 180 à 160 kg équivalent CO₂ par hectare.
- améliorer les rendements et la teneur en protéines pour répondre aux attentes des filières en économisant 20 unités sur le blé et 15 sur l’orge de printemps
En d’autres termes, il ne s’agit pas seulement de produire mieux pour l’environnement, mais aussi de garantir une qualité conforme aux exigences des débouchés.
Une solution digitale complète et reproductible
Pour concrétiser cette ambition, la SCARA a engagé un investissement initial de 400 000 €, financé grâce à un prêt à taux zéro de la BPI et au soutien d’une thèse CIFRE en partenariat avec l’INRAe. Cet effort financier a permis de développer l’algorithme interne, de sécuriser les partenariats scientifiques et de bâtir une base de données culturale robuste.
Parce que la force de la SCARA réside dans la combinaison d’outils complémentaires :
- Une base de données culturale traçable à 86 %, permettant de simuler les impacts environnementaux et économiques des pratiques agricoles ;
- Un dispositif rigoureux d’analyse de la sève, à des moments clés du cycle végétatif ;
- Un algorithme maison, qui transforme les résultats bruts en recommandations concrètes, adaptées à chaque parcelle.
Cette solution permet déjà des résultats mesurables : –21 kg d’azote par hectare en blé, –14 en orge, sans perte de rendement ; +2 à 4 % de rendement et +1,5 à 2 % de protéines grâce aux oligoéléments ; amélioration du ratio nitrate/phosphore, gage d’une meilleure efficacité agronomique.
Forte des résultats obtenus, la SCARA ne compte d’ailleurs pas garder son outil pour elle seule. La solution a été présentée à plusieurs coopératives et unions d’achat, et des parcelles d’essais ont été implantées dans d’autres structures du Grand Est pour tester la fiabilité de l’outil dans des contextes pédo-climatiques variés. L’objectif à terme : permettre à d’autres structures agricoles d’accéder à un pilotage agronomique de précision, basé sur des données reproductibles.
Un écosystème d’expertise au service du terrain
À la tête de la SCARA, Céline Gillet incarne cette dynamique de transformation. Engagée dans la modernisation de la coopérative, elle défend une agriculture qui conjugue performance, durabilité et responsabilité. Forte d’un engagement de 20 ans dans l’innovation, la SCARA a su mobiliser ses équipes internes, ses partenaires de recherche et ses adhérents autour d’une ambition partagée : faire du numérique un levier stratégique de résilience et de création de valeur.
Car ce projet n’a pas été mené en vase clos. Il repose sur un réseau de collaborations techniques et scientifiques solides. Aux côtés d’INRAe et d’Eurofins Galys, la SCARA s’est appuyée sur les expertises de l’ACTA, d’Arvalis, d’Agrosolutions, de SMAG, de l’Université de Reims et de l’UTT. Ensemble, ils ont co-construit les protocoles, affiné les analyses et nourri les algorithmes d’aide à la décision.
Vers de nouveaux indicateurs pour une agriculture de demain
Le chemin ne s’arrête pas là. Sélectionnée par l’ADEME pour réaliser 283 bilans carbone en trois ans, la SCARA développe également un service de bilan humique destiné à ses adhérents, pour mieux connaître la matière organique des sols et valoriser les pratiques agricoles vertueuses. L’ambition : élargir les indicateurs suivis, intégrer des dimensions socio-économiques et territoriales, et proposer à terme une comparaison entre territoires sur la base de données fiables et consolidées.
La coopérative s’investit aussi dans la Chaire Finagri de l’IAE Sorbonne, dédiée à la couverture des risques et au financement des transitions agricoles. Elle y teste concrètement les résultats de la recherche académique, toujours dans une logique d’utilité opérationnelle pour les agriculteurs.
Numérique responsable, IA et cybersécurité : une vision globale
La SCARA ne s’est pas contentée d’innover sur les pratiques agricoles. Elle a également investi dans la cybersécurité, avec un plan robuste incluant la duplication de ses serveurs, un réseau hertzien sécurisé, des sauvegardes externalisées, et un accompagnement par Orange Cyberdéfense.
Côté intelligence artificielle, chaque membre du comité de direction et du conseil d’administration a été formé aux enjeux et usages de l’IA. Chacun dispose d’un compte professionnel ChatGPT, intégré aux outils de travail pour booster l’analyse, la créativité et la réactivité des équipes.
Enfin, sur le plan du numérique responsable, la SCARA sensibilise ses collaborateurs à la sobriété numérique, en allégeant les fichiers, en optimisant le stockage, et en veillant à réduire la bande passante utilisée au quotidien.
Un modèle à suivre
Pour la SCARA, le constat est clair : le secteur agricole regorge de données, mais souffre d’un morcellement des outils, des politiques publiques et des sources. Elle appelle à la création d’un outil simplifié de pilotage consolidé, permettant un croisement efficace des indicateurs pour projeter les risques et améliorer la prise de décision à haut niveau.
Dans un contexte où près de 50 % des exploitations agricoles françaises sont menacées de disparition d’ici dix ans, où la souveraineté alimentaire est en péril, et où les impacts du dérèglement climatique se généralisent, le numérique devient un levier indispensable. Non pas pour remplacer l’expertise humaine, mais pour la renforcer, la structurer, et lui offrir de nouvelles marges de manœuvre.
